Il y a une croyance répandue chez les OBNL et les fondations.
Et je vous avoue que j’y ai moi-même cru durant longtemps.
Elle vient teinter nos stratégies de marketing et de collecte de dons souvent sans s’en rendre compte.
Elle apparaît « logique » à première vue, « rationnelle » même.
Mais elle nous nuit plus qu’autre chose.
Cette croyance-là, c’est celle qui nous fait supposer :
X Que plus on en sait sur une cause, plus on va agir pour cette cause.
X Que si une personne ne soutient pas notre cause, c’est qu’elle manque d’information.
X Que nous devons « éduquer » notre audience sur notre cause pour qu’elle en sache (presque) autant que nous qui travaillons dans le domaine.
Seul problème :
Être plus plus informé.e ne mène pas nécessairement à une action.
Des recherches ont démontré que ce n’est pas parce qu’on en sait plus sur un enjeu comme les changements climatiques qu’on va pour autant changer nos comportements.
Et pourtant, plusieurs dans le milieu des causes sociales continuent de croire que si on est indifférent.e.s et ne fait rien par rapport à une cause X, c’est parce qu’on manque d’information. Qu’on a besoin d’être « éduqué.e.s » sur la cause X.
Cette croyance-là porte un nom :
On l’appelle le « modèle du déficit d’information ».
C’est un modèle qui a été largement critiqué parce qu’il prétend que le savoir serait réservé aux « expert.e.s », aux « scientifiques » et aux « professionnel.le.s » qui auraient pour rôle « d’éduquer » la population en « déficit d’information ».
Mais au-delà de ces considérations éthiques, le modèle du déficit d’information est tout simplement faux.
Une étude en 2010 auprès de 1500 Américain.e.s a même révélé que les personnes sondées qui détenaient le plus de connaissances sur les changements climatiques n’étaient pas les plus préoccupées par les changements climatiques.
Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on a plus d’infos sur une cause qu’on va plus agir pour autant.
Parce que nos décisions sont prises d’abord et avant tout sur la base d’émotions et de croyances, et non sur la base d’information et de connaissances.
Et je pense qu’on devrait garder ça en tête quand on crée des campagnes de « sensibilisation ».
Plusieurs campagnes de sensibilisation auraient tout avantage à :
- Moins informer, plus nous faire ressentir
- Moins vouloir changer notre pensée, plus vouloir nous faire passer à l’action
- Moins faire appel à notre tête, plus à notre cœur
C’est comme si certaines campagnes de sensibilisation oubliaient que dans le mot « sensibilisation », il y a les mots « sens » et « sensible ».
Je les appelle affectueusement « les campagnes Le saviez-vous? ».
Parce qu’elles cherchent à nous enseigner des trucs comme « 1 personne sur 5 vit avec un enjeu de santé mentale au Canada » ou « un sac de plastique se décompose au bout de 1000 ans ».
Mais elles oublient de nous faire ressentir quelque chose.
On en sait plus. Mais on n’agit pas plus parce qu’on ne ressent rien.
Une autre raison qui explique notre inaction, c’est qu’on ne sait pas quoi faire de toute cette « sensibilisation ».
J’ai lu un article il y a quelques années qui m’a marqué et qui a pour titre :
Stop raising awareness.
Arrêtez de sensibiliser en français.
Bon, on s’entend que le titre est un peu (beaucoup) provocateur.
Mais il m’a amené à me demander :
Est-ce qu’on est trop sensibilisé.e.s?
On n’a jamais été autant sensibilisé.e.s sur toutes sortes de causes sociales, pas vrai?
On n’a qu’à penser aux 218 journées internationales et aux campagnes qui les entourent.
Elles nous rappellent l’existence d’une cause X et son importance, mais elles nous laissent trop souvent sur notre faim.
Pourquoi?
Parce qu’elles ne nous disent pas quoi faire maintenant qu’on est « sensibilisé.e.s ».
Il n’y a pas d’appel à l’action clair et précis.
On est captivé.e.s (à condition qu’on nous fasse ressentir de quoi), on veut faire notre part pour changer les choses sur la cause en question, mais on ne nous a pas donné les moyens de le faire.
Ce qui m’amène à me poser une autre question :
Est-ce qu’il y a encore une place aux campagnes qui sont strictement de sensibilisation?
Celles qui font juste nous « sensibiliser » sans nous demander de faire une action précise pour changer les choses.
A-t-on raison de vouloir reporter à plus tard notre demande, notre appel à l’action alors qu’on a leur attention, là, maintenant, avec notre campagne de sensibilisation?
Devrait-on transformer nos campagnes de sensibilisation en campagnes de mobilisation (avec un appel à l’action clair et précis)?
Ou pour le dire en d’autres mots :
Est-ce qu’on entre dans une ère de post-sensibilisation?
Je vous laisse sur cette question en apparence full philosophique, mais qui a des répercussions concrètes sur notre travail en marketing et philanthropie.
Je suis curieux de savoir ce que vous en pensez. Écrivez-moi.
Publié le 21 novembre 2024 – Par Charles Saliba-Couture (Les mots pour la cause)






